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Charles Melman et les toxicomanies

Alain Dufour est psychanalyste. Il a contribué, aux côtés de Jean-Louis Chassaing, à rassembler les écrits de Patrick Petit, publiés en 2019 par Erès sous le titre "Être toxicomane ?  Psychanalyse et toxicomanie"

Par Alain Dufour

Alain Dufour est psychanalyste.

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Le site « Gravity » mis à notre disposition par Nathanaël Majster permet des recensions en quelques minutes, qui sans lui, coûteraient beaucoup d’heures de recherche ingrate.

Ainsi, je me suis exercé à réunir des réflexions de Charles Melman sur les toxicomanies et leur traitement. J’ai pu ensuite trier et réfléchir et comparer cet ensemble à mon expérience propre des addictions.

Durant une trentaine d’années, j’ai exercé, en qualité de psychologue clinicien, au sein de centres spécialisés dans l’accueil et le soin des toxicomanes. Au cours des années « glorieuses » de la substitution (d’abord à la méthadone puis au Subutex) je travaillais dans un centre qui resta vigilant et prudent quant à l’usage des méthodes substitutives.

Je puis témoigner du caractère dangereusement illusoire de cette méthode : plusieurs patients que j’ai pu suivre à qui avait été prescrit « un substitut » n’avaient de cesse d’en détourner l’usage afin de retrouver des états et des sensations que leur procuraient leurs drogues préférées. Il y avait cependant un bénéfice à ce mésusage : le toxicomane évitait les produits frelatés et sortait de la dépendance financière que les toxiques usuels engendrent.

Je rejoins Charles Melman sur « le risque de maintenir le sujet dans un état de désubjectivation, en proposant une solution externe qui fait l’économie d’un travail d’appropriation subjective » ( 17 Conférences à Montpellier - Charles Melman)

J’ai repéré quatre traits saillants dans la réflexion de Charles Melman sur les toxicomanies :

1)   Similitude symptomatique entre anorexie et toxicomanie : jouissance non pas d’un objet, mais du manque.

2)   Étiologie commune à ces deux affections : l’intolérance à la « vacuité dans l’Autre ».

3)    La résolution des souffrances caractéristiques de ces deux états peut passer par une « névrotisation. »

4)   Ces deux pathologies sont caractéristiques du malaise contemporain et sont exemplaires de « la nouvelle économie psychique » et Melman a pu parler « de la toxicomanie comme symptôme d’une transformation civilisationnelle majeure. »

Pour les points 1 et 2 — J’ai reçu peu de cas d’anorexiques. Je ne peux donc pas évaluer la pertinence du lien que Melman établit entre toxicomanie et anorexie. J’entends bien que, dans les deux cas, le sujet est en difficulté face à la vacuité dans l’Autre, mais jusqu’à quel point les mécanismes de compensation sont-ils comparables ?

Sur le point 3— En effet, les issues favorables d’addictions sévères que j’ai accompagnées sont toujours passées par une phase d’hystérie ou de névrose obsessionnelle. La suite à donner à ces états névrotiques n’était pas du ressort des centres spécialisés dans lesquels j’exerçais. Donc, il était proposé à ces personnes de poursuivre leur cheminement avec un collègue qualifié.

 Une fois libéré des contraintes institutionnelles, j’ai pu assurer moi-même la suite des traitements médicaux.

 4— Les toxicomanies, l’inquiétude qu’elles provoquaient, l’attention fébrile des médias à leur sujet semblent moins présentes dans les feux de l’actualité. C’est aujourd’hui leur agent responsable, le narcotrafic, qui mobilise l’attention. Ceci ne change rien à l’exemplarité des addictions comme « jouissance sans entrave », caractéristique de la « nouvelle économie psychique », à côté des formes contemporaines déclinées de la sexualité.