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Les cahiers bruns : éclaircissements liminaires

Quelques questions essentielles autour de Gravity, sa raison, ses modalités, sa finalité.

Par Nathanaël Majster

·5 min de lecture

Nous allons mettre en ligne les premiers fragments, remarquables, écrits par Charles Melman dans la rubrique Pages Arrachées à un livre de mon Maitre. C’est la suite du cahier brun - d’autres suivront. Des éléments essentiels de la théorie y sont ramassés et revisités.

Je ne peux que regretter qu’une plus grande attention ne soit pas suscitée autour de ces textes, mais je ne doute pas que, même avec retard, ils connaitront la réputation qu’ils méritent et serviront de référence à ceux qui tenteront de percer ce qu’est le dernier état, en ce début de siècle, de l’essai de conceptualisation sans équivalent qu’est la psychanalyse. Nombreuses sont les œuvres dont l’effet n’est produit que bien après leur diffusion.

Il semblerait que des amis s’étonnent que l’accès à ces textes soit réservé aux abonnés. Il y a plusieurs raisons simples à cela : la plateforme qui abrite le site est couteuse à organiser et à maintenir. Tout comme un livre, la fabrication numérique n’est pas gratuite et elle nécessite de l’attention, du talent, des abonnements à des plateformes nombreuses (c’est ce que les spécialistes appellent la tokenisation de l’économie numérique : l’usage à un coût qu’il faut répercuter – ici c’est environ 500 requêtes par ans que l’on peut lancer avec l’abonnement, c’est très suffisant pour le corpus).

La seconde est que pour éviter que ces textes soient pillés par l’IA il convient que ces textes bénéficient d’une barrière solide de protection : celle du paiement est infranchissable par les robots.

Mais voilà que vous dénoncez l’IA, vous qui avez organisé l’accès aux textes de Charles Melman autour d’un chatbot ? Expliquez-vous.

Là encore, c’est assez simple. L’IA n’a pas de conscience et se trouve intégralement faire ce qu’on lui commande. Dans Gravity nous avons plié et bridé le commentaire du chatbot en le réduisant au minimum et en asservissant sa fonction à une seule tâche : la découverte des textes de Charles Melman. Chaque question posée permet de lancer une itération multiple : d’abord dans ses conférences, puis ses ouvrages, ses cours, ses éditos, ses préfaces – et d’aborder ainsi la diversité de ses textes organisés par leur chronologie. Bien plus, elle permet de lire ces textes, avec la même qualité que lorsque vous ouvrez le Zero et L’un. Il ne s’agit donc pas d’abolir le texte, mais de permettre d’y accéder. Ceux que la production du chatbot n'intéresse pas peuvent lire directement les textes. C'est un grand confort dans la recherche et nous en avons reçu le témoignage de nombreux collègues.

A cela un autre ami m’oppose que ce serait trop facile. Pour accéder à la psychanalyse il faudrait passer ses enseignants (dont il est).

Vieille querelle en réalité et que livre imprimé (Gutemberg) déjà, avait provoqué. Permettez-vous l’accès aux textes directement et sans l’intermédiaire des clercs chargés de leur lecture et de leur interprétation ? Et partant, la sacralité de ces textes, sacrés de provoquer l’amour et de faire office de commandement, n’est-elle pas atteinte ? Et le transfert etc.

Vraie question, mais que Charles Melman, Claude Dorgeuille et moi, avec le soutien d’une grande partie de l’ALI avions déjà tranché en faisant en 2009 un procès au gendre de Lacan pour protester contre la non-publication des Séminaires. Aujourd’hui, plus de quarante ans après sa mort, presque aucune archive de Lacan n’est publiée (Lacan Redivivus en est une étrange correction - un texte de 1963 - organisée autour de la chronique dispersée et stérile censée présenter Lacan sous le jour d'un père, d'un amant, d'un beau-père, etc. - mais qu'en avons nous à faire s'agissant du travail d'un érudit ?). Dans tous ces cas, la démarche du gendre est simple : garder clandestin ce trésor lui permet de parler à partir d’une place asymétrique grâce à l’information dont il dispose. Il capte ainsi sur lui l’autorité, d’en être la source, alors que l’accès direct à ces archives ferait immédiatement tomber cette illusion.

Alors qu’il existe, de l’aveu même de Miller, des cahiers détaillés préparatoires à chaque Séminaire, nous ne disposons toujours pas de ceux qui auraient permis de connaitre le contenu du Séminaire manquant de 1963-1964 sur les Noms du père, celui où Lacan se proposait de « révéler » certains de ces noms. Quelle perte pour notre culture, et dont personne ne se scandalise !

Veut-on fonctionner ainsi à notre tour ?

Un troisième ami me dit : tout de même, marier Melman et l’IA, vous y allez fort. Comment savez-vous s’il l’aurait voulu et accepté ?

Je l’ignore et n’ai aucune certitude.

Je sais deux choses en revanche.  

La première est qu’ensemble nous avons créé en 2015 une entreprise dont les processus et les modèles reposaient sur de l’IA. Il s’intéressait de près à l’élaboration des algorithmes et discutait de façon passionnée avec le jeune data-scientist de talent qui s’occupait de leur écriture. Il refusait ce que l’industrie avait produit au cours du siècle : des objets auxquels l’homme devait s’adapter au prix de son inconfort et de sa pathologie. Il estimait que ces nouveaux outils permettraient des objets adaptés à l’homme, à chaque homme, grâce à l’automatisation (et donc la démocratisation) du sur-mesure et dans les domaines les plus nombreux (chaussures, vêtements, automobile). Voyez, il restait attendre un progrès pour la condition de l’homme. 

La seconde est qu’il m’a confié par voie testamentaire le soin de décider des modalités de la diffusion de son œuvre publiée et non publiée. Il n’a pas souhaité qu'elles soient partagées, ni avec sa famille, ni avec son association. Je fais donc ce qu’il a demandé : prendre la responsabilité de modalités que je ne peux plus discuter avec lui autrement qu'intérieurement, sans bien savoir comment cette fois aurait, entre nous, été tranché cette discussion.