Le zéro et l'un

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Deux billets pour le grand DECONCERT

Nous sommes arrivés, sans tambour ni trompette, dans le récit que nous faisons de l’histoire des sociétés au temps de l’intolérance, comme jamais. Intolérance à l’endroit du dissemblable parce qu’il fragilise une identité devenue incertaine — et aussi bien celle à l’endroit du semblable à cause de la concurrence qu’il introduit. La relation en miroir au prochain veut en effet qu’une partie se joue régulièrement entre l’un et l’autre pour décider lequel prendra le dessus, sera le vrai, fera modèle. La popularité des guerres dans les jeux vidéo illustre parfaitement cette division vitale permanente à faire entre amis et ennemis, rendus interchangeables parce qu’équivalents. L’un et l’autre introduisent en effet par ces discordances différentes, le défaut qui fait marcher la machine, déséquilibre sans lequel elle s’arrêterait. Le matin se lèverait alors sur des rues désertes, une population restée à demeure sans savoir pourquoi et devant des écrans éteints, parfaitement passive devant une grève générale sans mot d’ordre, la première qui le serait vraiment. Mais la masse actuelle et résignée des chômeurs illustre peut-être l’arrivée dans les faubourgs des prémisses de cette pandémie.

Il faut donc un défaut, le manque à ce qu’il faudrait, pour que la fourmilière s’agite et l’on estimera volontiers que la satisfaction des besoins en est le moteur ; chasse et pêche d’abord pour vivre aux dépens des produits de la nature et puis l’agriculture et l’élevage pour en retourner la force. De sorte que la crainte des dieux ainsi usurpés peut devenir la cause d’une culpabilité que la pratique des sacrifices ne parviendra pas à laver, la tâche originelle étant l’incitatrice d’un travail fait pour un bénéfice partagé. Tu crois que je m’agite pour me satisfaire alors que c’est Dieu qu’il s’agit d’abord de sustenter, c’est le premier servi à la table de ce qui sera mon maigre festin, des olives et de l’huile et quelques céréales.

Voilà bien le type de défaut, l’incitation donc, que néglige l’évidence quitte à parler de besoin spirituel mais sans en tirer les conséquences : si je me lève le matin pour travailler, ce serait d’abord pour sacrifier, le reste de ce qui est ainsi amputé est pour moi.

Difficile de ne pas lire dans ce dispositif la formule du capitalisme, actif dès lors qu’est sécularisée la puissance supposée génératrice et il est vrai que de l’embauche, et de ce qui est dès lors dénoncé comme exploitation, dépend la possibilité de vivre. Je vis parce que je suis exploité, voilà bien le défaut originel parfaitement inattendu et qu’on pourra juger scandaleux qui surgit avec l’enchainement de quelques assertions parfaitement irréfutables. Il est vérifiable que les entreprises communistes n’ont pas résolu ce défaut en lui substituant le projet de restituer à chacun ce qui lui avait été pris, mis en échec précisément sur l’écueil d’une passivité générale et qui rendait nécessaire une stimulation permanente au travail. Ce n’est pas que le défaut ait disparu, ni que cette restitution n’ait été amputée par les besoins des apparatchiks et de la Défense, mais de ce fait que chacun entendait, dans ce pot commun, vivre passivement, royalement en quelque sorte, au bénéfice du sacrifice fait par le prochain.

Il est remarquable que le prochain soit apparu avec la civilisation, soit l’abandon de l’organisation tribale, voire en son nom, comme l’animal dont on pouvait tirer profit, encourager la reproduction, assurer la police. La plus efficace étant celle intérieure, endopsychique, qu’assure la religion monothéiste. Elle réalise avec la nécessité du sacrifice, à partir donc du manque qui conjoint l’existence de Dieu à sa créature, le responsable aimé de la force vitale à son débiteur redevable, le statut de l’Un et de l’autre étant généré par ce défaut commun situé à l’intersection de leur dépendance réciproque, le type de ce que sera l’exploitation du semblable.

Les colons du dix-huitième siècle se plaignaient que la main d’œuvre importée d’Afrique soit paresseuse, en réalité étrangère à la notion même de travail, tripalium, tripe aliénée absente de leur mental, à cause sans doute de leur animisme peu agressif et en tous cas dénué de toute idée d’échange fondée sur la réciprocité.

La plus-value — mehrwert — isolée par Marx et au principe de l’exploitation recouvre exactement le plus de jouir — merhlust — objet isolé par Lacan et dont la perte est au principe de la mise en place du désir et donc de la subjectivité. Le besoin est l’expression d’un organisme, le désir — c’est-à-dire la possibilité de désirer en vain puisque l’objet par définition est perdu — impose au corps un découpage complexe à l’origine de ses orifices, de leur fonctionnalité et de leur érogénéité.

Le retard immense que nous avons dans la connaissance de la psyché est lié au fait qu’elle est livrée aux spécialistes de l’organisme — les médecins — dont la procédure épistémologique, fondée sur la sémiologie, le recueil des signes — est étrangère, nous le verrons plus loin, à la discipline du signifiant. Il y a pire d’ailleurs en ce domaine. La prise de possession psychique par le signe est le fait spécifique du fou et la collusion entre sa méthode et le terrain prive le spécialiste du recul qui lui permettrait de déchiffrer le symptôme comme l’avatar du système de communication, le signifiant qui opère en lui-même à son insu. Dans des moments favorables la discipline psychiatrique a été séparée de la neurologie mais l’esprit des spécialistes — à tel signe telle lésion ou dysfonction — restant le même, et ne pouvant en quitter la positivité, elle est restée privée de l’accès au domaine spécifique responsable.

La spécificité de l’animal humain tient à sa prise de possession par un système de communication dont les effets objectifs et subjectifs — puisqu’ils sont déterminés par le même tranchement — fonde son manque-à-être. Les Grecs l’appelaient logos et restaient stupéfaits par l’incapacité à répondre à la question majeure, celle de l’être, c’est-à-dire l’isolement des traits spécifiques de l’espèce, ceux qu’il me suffirait d’assumer pour être certain de vivre en homme, ou en femme. Tant de siècles plus tard il échut à un médecin viennois, juif de surcroit, et sans savoir non plus les exigences que lui imposait cette nomination, d’écrire le mythe qu’il déchiffrait, méconnu, au cœur de la psyché et qui faisait de la perte de l’objet le plus cher la condition de l’accès au désir, le passage à l’état adulte. Il est allé chercher chez les gars du logos précisément l’histoire tragique d’Œdipe, lui qui fuyait le présage d’avoir à tuer son père et ne put pourtant l’éviter.

Sacrilège quand c’était à bon escient, Lacan ironise sur la place que prenait dans la théorie psy un mythe bancal mais dont la leçon apprenait certes à boiter, mais de la mauvaise façon. Sans oublier Freud qui, de sa place d’exception de père de la discipline si l’on veut, s’exposait aux coups de ses élèves, décidés en bons fils de s’affranchir, l’inconvénient étant que ce fut en règle générale — Adler, Reik, Jung, Ferenczi etc. — de la discipline elle-même. Pour s’amuser un peu, Lacan disait que l’affaire Œdipe était en dernier lieu un accident de la circulation, certes un problème de priorité mais il aurait suffi de laïusser un peu, pour que chacun reprenne son chemin.

Gravity®

By Nathanaël Majster

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