Un psychanalyste peut-il éviter la folie si la liquidation (comme on s’exprime) du transfert sur celui qui le forma et le défaut d’une morale de groupe ne laissait d’autre repère — bien dit — à sa subjectivité, dans l’Autre, que l’éthique propre à sa discipline ? Les groupes psychanalytiques ont depuis Freud une vie institutionnelle agitée sans doute plus encore que les partis politiques ou les églises, à cause d’une vacance forcée de l’autorité et la précipitation des candidats à l’exercice du pouvoir. Ils font alors problème, puisque leur réussite impliquera non pas la pérennisation de la vacuité de l’Autre, mais son squat par le vainqueur. Freud a ainsi laissé le souvenir d’un autoritarisme employé surtout à défendre l’originalité absolue de la découverte, ce sort fut le même pour Lacan imputé de dogmatisme. Comment ne pas passer par le discours du maitre pour faire valoir la vacuité du lieu qui le fonde, à moins que ce ne soit celui de l’hystérique au risque de déclencher une passion collective pour le sauveur à venir ?
Le sort du parlètre — celui qui ne se pose la question de l’être que parce qu’il parle — est ainsi de dire oui, à ce qui, le réel, lui dit non. Mieux, il l’aime et se prête, se prêtre, à en faire un Dieu. Le bienfaiteur suscite la rancœur en ce qu’il vous humilie. Celui qui fait de vous son obligé sera vénéré. Le oui porte la marque d’une faiblesse certes originelle, mais pervertie par l’option entérinée. Il est suspecté d’une démission première et qu’il commémore : ce qu’on appelle la conscience, c’est-à-dire le refoulement d’un désir. Le travail du négatif risquerait de paraitre meilleur s’il devient celui de ceux qui contestent la peine forcée infligée. Son erreur répétée, pourtant, est d’attribuer le déficit de jouissance éprouvée à l’insuffisance du Maitre plutôt qu’à sa fonction. Ainsi s’insurge-t-on plutôt contre la défaillance du Maitre que contre son arbitraire et il est peu d’exemple, de révolution ou d’insurrection nationaliste qui n’aient été suivies de l’établissement d’un pouvoir plus fort. L’indépendance américaine ne peut masquer une réalité investie par le pouvoir absolu du capitalisme.
La difficulté de l’espèce est ainsi d’être malheureuse sans ses choix du oui comme du non, cause de sa déprime. Il fait beau entendre le matin le programme des radios s’exciter pour pousser l’auditeur à bouger, mais il n’est pas sûr que, à la longue, qui peut être court, les animateurs eux-mêmes ne soient amenés à devoir être réanimés. La démocratie donne ainsi l’exemple d’une société où chacun pousse l’autre afin qu’il remplisse une fonction étrangère à ce qui pourrait le satisfaire — sans même dire indifférente à ce qu’il pourrait penser. Il en résulte une désappropriation du corps, rendu mercenaire, et que la pratique du sport ou du jardinage ne paraissent pas restituer.
Le oui dit au désir devient celui de l’Autre qui en attend le fruit et donc prépare le non du découragement, tandis que celui qui serait propre doit profaner les conditions qui le rendent possible — leur dire non — et se préparer à rater son coup. Le non de la subversion à cet ordre établi est bien moins celui d’une anarchie impossible — c’est le réel qui commande — que celui d’une dénonciation de la faiblesse d’une autorité incapable de valider la toute-puissance de ses ressortissants. Si on tire les leçons de l’histoire, il faudrait craindre que la révolte populaire ne soit plus soucieuse d’en appeler de nouveau à un maitre absolu qui la régisse que de s’encombrer d’une liberté néfaste à la paix sociale, toujours conflictuelle entre groupes sociaux, et donc aux affaires comme à l’emploi.
Les dernières dictatures recensées l’ont été avec l’appui de leur peuple, contre une royauté affaiblie par sa conversion à la démocratie, et ont laissé malgré les dégâts, une fidélité nostalgique remarquable parmi les survivants.
Le vœu foncier semble être ainsi celui de la possibilité d’un accord total avec le leader qui leur reconnaitrait tous les droits et, sans limites, ce qui implique nécessairement le type de sécularisation — suture de la coupure dans l’Autre — que réalise la passion nationaliste : un chef bien de chez nous et de plain-pied, pas un Autre.
La numérisation forme un système de communication dont la binarité qui est à son principe est venue transformer, en imposant son ordre spécifique à celui de la langue, le rapport à l’acceptation et au refus. La suspension de toute validation par un tiers susceptible de leur donner une valeur morale confère au oui et au non une solidarité égale dans la production du résultat, le non étant pour la validité dans le processus aussi actif, au même titre que le oui.
Abolition de l’opposition entre le oui et le non pour en faire des éléments homogènes, porteurs de la même activité, l’opposition étant fonctionnelle et au service d’une même fin, qui est pratique .