Le zéro et l'un

18/18 · 3 min de lecture

18/18Nouveau

(suite et fin)

Une question insolente et pourtant généreuse surgit, qui concerne Freud. S’il est vrai qu’il s’est toujours senti marqué par ce trait « juif », on ne saurait dire que sa recherche — on ne saurait parler d’œuvre puisque, à l’exemple de son abrégé de psychanalyse, elle est restée inachevée, comme d’ailleurs celle de Lacan plus tard — soit dédiée à son illustration. Bien au contraire elle situe l’universalité dans le partage sans exception par la créature humaine du manque radical que lui vaut son moyen de communication. Plus elle montre, par l’expression individuelle même de la cure et du transfert, que ce manque, elle ne va pas manquer de l’aimer et dédie cet élan au Un qu’elle érige afin qu’en retour, elle soit assurée d’être bien reçue, admise, hébergée, trouver son domicile, un heim, dans la langue. L’une des épreuves les plus douloureuses du psychotique est cette injonction hallucinée qu’il reçoit de l’Autre d’avoir à dégager, qu’il n’a rien à faire là et ce parce qu’il est un intrus, une m…. Ce constat invitera Lacan à dire que l’introjection du nom de ce Père est la condition de l’enrôlement dans la troupe préparée à jouer sur la scène du monde, que sa forclusion avait pour effet la multiplication des heim d’où ça se met à parler et à hurler sans que le sujet ne puisse trouver le sien. Le mythe de notre culture veut qu’un peuple nomade ait été en quête du domicile promis — ma mère dirait que parce qu’il était bègue Moïse avait annoncé au peuple qu’il s’agissait de Canaan, alors que Dieu avait parlé du Canada — projection donc à partir de celui qui dans le texte intime de chacun faisait supposer le domicile d’un Père bienveillant. À la place du Pharaon ou des tyrans, celui qui se réjouit de voir prospérer ses enfants, s’ils lui sont fidèles. Un dommage collatéral est que le territoire ait vu ainsi son espace sanctifié et dès lors disputé par les rivaux dans l’amour du Père, préfiguration d’un nationalisme mortifère. Comment, laïque, pourrait-on parler de terre « sainte » si elle n’était la projection dans l’espace, imaginaire donc, de la sanctification du lieu dans l’Autre — réel — d’où s’est donnée à entendre une supposée Révélation, symbolique, de la domiciliation à effectuer. L’inconvénient malheureux dont nous ne sommes pas revenus est que ce lieu est dans le texte Autre de référence, un trou à partir duquel nulle langue ne peut répondre pour faire taire l’angoisse du locuteur, lui prescrire ce qu’il a à vouloir et donc à payer, sauf à y supposer un Dieu et le projeter — voyez l’erreur — comme espace. Comment peut-on parler de la sainteté d’une terre qui, sable ou argile, humus si on veut, n’en peut mais et que seul celui qui l’habite peut honorer ou déshonorer ?

Les anciens n’avaient pas besoin de la référence à un Père pour tracer les limites du territoire à défendre par eux parce qu’il était celui de l’hellénisme, c’est-à-dire de l’interrogation politique et philosophique ouverte sur ce qui pouvait être la meilleure conduite d’un homme. Les Romains répondirent à leur suite avec l’introjection propre désormais au citoyen de l’instance une, virile, phallique. Les femmes aussi, et Lucrèce sera gardée dans les mémoires parce qu’elle s’était comportée comme un mec. Les impératrices, moins sacrificielles, sauront montrer leur suprématie dans la compétition. Avec le christianisme le culte se déplacera sur le fils et son échec à accomplir le message divin. Sauvé maintenant moins par des exploits guerriers que par son sacrifice même.

Gravity®

By Nathanaël Majster

Reproduction interdite