Le principe de contradiction a ≠ a aristotélicien sur lequel s’appuient la morale et le « raisonnement » s’avère erroné. Maitre qui dissimule d’où il tient son autorité, il masque la référence nécessaire, au moins pour rendre l’écriture possible, au tiers ordonnateur de la séparation. Elle ne le cite que pour dire qu’il est exclu (principe du tiers exclu) alors que c’est cette exclusion même, ce que démontre la foi, qui l’affirme.
La réception de Dieu constitua ainsi un oui plus original (on peut l’écrire ori-gynal pour lui rendre son sens originel) que les autres, puisque s’il peut être un produit de la dialectique — comme le montrera Saint-Thomas — il résiste en revanche définitivement à l’argumentation athée. Pour valider sa thèse, l’athée est contraint de faire référence à un réel qui, serait-il nettoyé de Dieu, s’impose comme autorité qui justifie, aussi neutre soit-il, les possibilités de l’affirmation et de la séparation.
Le oui que nous supposons premier parce qu’il se fonde de la connivence établie avec Dieu et, dès lors, concerne d’abord la validation du locuteur lui-même porte donc avec lui le non qui, retranchant Dieu du champ des représentations, le fonde. Dieu est ainsi fondé d’un non qui garantit avec son existence celle du champ des réalités auxquelles je vais dire oui. Évidemment ils sont d’une qualité complexe, dont on verra que ce qui les distingue est leur simultanéité, leur disposition et non pas l’ordre auquel nous pensons systématiquement, alors que le temps considéré est celui de la mise en place d’un ordre.
C’est ainsi que le non propre à l’opération à l’œuvre dans le champ imaginaire avec l’exclusion de ce qui sera nommé tiers et, du même coup, affirmation oui des éléments de la réalité, mais aussi leur négation du fait qu’ils ne sont ainsi que des artifices, des conventions, des semblants, dira Lacan, d’une création logique : le comptage du zéro comme un. On peut assister aujourd’hui à cette opération en temps réel dans la psychose dès lors que la pluralité des interdits qui furent prescripteurs pour l’enfant ne vinrent pas se ranger sous une autorité reconnue comme unique et que la diversité des exclusions se prête à la polyphonie des voix qui sont seront produites.
Ce non imaginaire a été lui-même initié par le réel qui fait opposition à tout système triomphant d’affirmation qui se voudrait universelle et abris de celui qui, bel et bien existe, oui, pour dire le beau et le bien précisément, à ceux dont le oui sera désormais forcé et voué à l’échec, bordé par un refus, celui du réel précisément qui est la condition de son engagement. Voilà bien le défaut, le ratage, dont le signifiant devient le symbole, de même que celui de l’autorité prescriptive, l’échec devenant donc la condition de survie de celui qui, au titre de l’idéal qu’il devient, exige la réussite.
Mais le non que le réel oppose à l’aspiration à la complétude du signifiant est ainsi la condition du désir que celui-ci va entretenir, le sexe devient alors le péché qui fait obstacle au vœu de l’idéal. Interrogé par Vatican II au sujet du mariage des prêtres, Lacan a fait savoir que la chasteté était le seul moyen de rejoindre l’idéal, par le biais de l’amour. Faire un avec deux n’a jamais eu d’autre sens et il aura fallu le christianisme pour faire de l’amour l’alibi d’un désir sexuel qui, dès lors, se trouve mis en berne.
Dieu ainsi est mort, puisque, délégué dans le réel, il échappe à la castration, qui est le signe de ce qui relève du champ des représentations. Freud appelle complexe de castration la crainte du petit garçon d’être traité comme une fille. Nous opterons sans crainte pour la définition qu’en donne Lacan, le fait que si le signe caractéristique du vivant est d’être animé par le désir, le tourmenté n’est en mesure de lui dire oui qu’à la condition de l’impossibilité d’atteindre son objet, du refus opposé par le réel à ce qui serait alors la relation du signifiant et de l’objet, tel que l’assure le signe. La découverte fondamentale de De Saussure montre que le signifiant n’est pas destiné à pérenniser la littérature pour enfant, illustré par le dessin d’un Cadichon pour lui expliquer le mot « âne », mais ne porte en effet de signification qu’à la condition de sa différence avec un autre signifiant, le signifié évoqué entre les deux restant assez équivoque pour que le mot fonctionne comme métaphore et qu’en la circonstance « âne » vienne, par exemple, pointer le lecteur. On objectera bien sûr que le mot « âne » peut d’abord être le signe du doux animal et avoir une fonction métaphorique ou métonymique ensuite. La caractéristique de cet objet est de se faire le porte-voix d’une résistance fondamentale à la saisie et, par habitude, il envoie braire son dompteur, ce qui sans doute l’amuse. Avant, comme lui, de se résigner et de se mettre un ânier sur le dos : rien de plus mélancolique dans le souk que l’ânier et son animal, frères en débine. Il est notable que le cheminement de cet autre couple, conjugal cette fois, ait pu depuis toujours mettre sur la voie de l’impossibilité de la saisie de l’objet, pour elle comme pour lui. Lui se le garde — et elle, n’est jamais parfaitement gardée. Y en a-t-il un pour dire qu’il la possède, alors que c’est lui plutôt qui peut s’en trouver possédé ?