Le zéro et l'un

12/12 · 11 min de lecture

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Le non opposé par le réel se trouvera interprété par la religion comme le oui massif dit — c’est la Révélation — par Dieu à sa créature, source de narcissisme qui fait d’elle le premier objet chargé de le satisfaire. S’il est pastoral, la reproduction en sera le moyen élu et à la portée de tous. Et puis l’exemplarité d’une conduite mise au service de sa jouissance, sans égard pour celle propre du fidèle, sauf à ce qu’elles viennent à coïncider. Dieu donc est mort, pour que je vive alors que je l’ai tué, par la faute de cet ictus logique qui ne peut traiter le 0 qu’en le comptant 1. Le oui que me donne sa grâce appelle ainsi sur moi le non que je dois à ma faute, de ne pouvoir, sauf à mourir moi-même, parfaitement le rejoindre. C’est ainsi que par un légitime retournement le non opposé par le réel à mes entreprises et auquel j’ai dit oui en y lisant l’intention divine qui me légitime se retourne dans le non, non valable, destiné à m’expulser moi-même afin de le rejoindre.

Comment distinguer, sans s’y noyer, les qualités différentes de ces essentielles adoptions et de ces refus ?

Concevons d’abord que le oui et le non, contrairement à notre soif de les séparer, forment un couple infernal, puisque l’un est le signifié de l’autre. Il ne s’agit pas comme dans une démarche dialectique de les opposer pour finir par les réconcilier, et en faire une synthèse. Mais de souligner leur solidarité, voire leur complicité, de sorte à s’épargner la passion pour des retranchements, des exclusions, des exécutions qui vont tôt ou tard s’avérer vaines. La démocratie n’a pas aboli le pouvoir absolu du capitalisme et inversement son royaume est le prérequis d’un fonctionnement du libéralisme de l’État.

Il faut donc substituer a = a » à a ≠ a », ce qui paraitra impie, mais que savent par ailleurs les langues dans l’usage opposé de certains mots, ceci valant particulièrement pour la langue arabe.

On peut faire mieux, c’est-à-dire avec d’autres résultats, en se servant d’une écriture du nœud borroméen proposé par Lacan afin de vérifier les usages du nouage des dimensions du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire.

Chacune de ces dimensions est faite par un rond, l’écriture d’une corde, une corde nouée, un tore, identique aux autres et dont la solidarité est assurée par un nouage égal à celui des Borromé pour signifier l’union de leurs trois familles, le retrait de l’une quelconque d’entre elles produisant la séparation des deux autres. Voici donc une trinité originale et qui rompt avec celle qui nous est chère du Saint-Esprit, évènement mal reçu en général par les psys eux-mêmes. Ses conséquences sont cependant remarquables, puisque le nœud réalise une solidarité qui ne doit plus rien à la référence au tiers salvateur, puisque chacun des ronds est lui-même troisième pour les deux autres. Les effets psychiques en seraient notables puisque ladite structure, si elle était validée, devrait soulager notre égarement ordinaire dans l’usage de l’affirmation et du refus. On sait qu’il est responsable de l’insatisfaction foncière caractéristique de l’espèce qu’elle concerne la jouissance privée ou sociale. La sacralisation du non en effet, et son amphibologie traditionnelle sont les garants d’un dysfonctionnement des plus préjudiciables, sans doute le plus grave. Sa laïcisation, puisque c’est ce dont il est ici question, n’aurait surement pas pour effet de moraliser la perversité, puisqu’il s’agirait au contraire de la défaire son attrait, la dévaloriser. Il est possible que ce projet fasse frémir, réaction significative de la façon dont la sainteté voisine avec la perversion. Saint-Paul : « Sans la loi je ne connaitrais pas le péché », soit l’effet attractif de ce qui se trouve interdit et dont témoignent les faits divers et les chroniques de l’Église et de ses hautes instances. Freud s’étonnait (voir l’analyse de L’homme aux rats) que l’inconscient devienne niche de ce qui fut désavoué, rejeté, nié, refusé — soit le mauvais dans l’homme. Si on admet enfin qu’il est son directeur de conscience, on reconnaitra que l’effet n’est pas mince et fait la cruauté de l’actualité. Outre le sentiment d’une infinie bêtise qui s’en dégage, comme automatisée.

Si on reprend l’observation de l’homme aux rats, on voit le jeune prince des obsessionnels, Ernest Lanzer, épouvanté par l’indistinction où il est tombé du oui ou du non. Sa vie est tourmentée par une hésitation permanente définitive, inhibant la plus petite de ses actions et sans qu’il ne sache jamais s’il a payé équitablement — ce qu’il doit et ce qui lui revient — sa dette. Voilà bien qui objecte gaillardement à notre écriture a = a, puisqu’elle est ce dont il souffre.

Si on considère pourtant ce qu’en bon obsessionnel il a nié, refoulé, refusé, on découvre que c’est le tiers exclu, l’instance nommée Père dans notre culture et dont il récuse la loi, en particulier l’exercice imposé d’avoir à terminer des études pour participer à la vie sociale et célébrer ses coutumes conjugales. Il est vrai que le représentant familial de l’instance paternelle était plutôt défaillant, petit tricheur et voleur, chassé de l’armée pour une indélicatesse de sorte qu’il transmettait à son fils, traité en bon copain, l’esquisse plutôt que l’accomplissement de ses devoirs. Il sera fatal que dans le transfert Freud soit traité comme le père exigeant qui lui avait manqué, mais trop exigeant sans doute au nom du savoir total dont il se faisait le créateur, de sorte que, pour s’en sortir, il ne trouva pas meilleur moyen que de mettre Freud à l’épreuve de son ignorance pour déchiffrer la lettre. Son talent remarquable pour donner sens à tout signifiant original et bienfaiteur trouva là sa limite. Elle est d’autant plus impressionnante que Freud va s’égarer pour déchiffrer une racine trilatère WLK (rêvée par Ernest Lanzer) comme toponyme sur une carte de géographie alors qu’elle est familière des slavisants pour désigner le loup. Au point que c’est un autre patient, certes rêveur de loups, mais figurés cette fois et perchés sur un arbre qui en deviendra l’éponyme.

Nous en voici venus du signifiant, propre à être frappé par la négation, à la lettre, propre comme en logique, à prendre toutes les valeurs. Certes un lapsus peut la rendre significative. « La femme que j’ai aimé » dit sans doute ce qui était aimé dans cette femme-là, à moins qu’elle ne dise au contraire pourquoi elle appartient au passé, les deux versions étant séduisantes pour épingler les deux étapes et sans qu’on puisse savoir laquelle fut première.

On peut donc ainsi dire « non » à la lettre, dès lors que la syntaxe la rend significative. Mais son trait spécifique est de se prêter à tomber dans les dessous pour les besoins désintéressés de la phonétique, les contraintes de l’articulation. Affirmer qu’on peut écrire ici une suite, telle par exemple BZORTPI et dont on peut croire qu’elle est exemplaire des chaines de l’inconscient, nécessite pour être lue au titre des messages qui en viennent un traitement qui inclut la chute de certaines (l’ADN compte bien des séquences muettes). Par exemple je lirai : « baiser est un tout pisque… » ou « le pitre z’au bord… » (voilà bien ce que le hasard a mis sous ma plume) lecture qui ne trouve un sens que de la coupure, sa modalité historique, propre à inscrire dans le réel le sens de la lettre ou du segment refoulé. Lorsque par un coup de génie Freud découvre qu’il y a dans la langue un refoulement originaire, qui précède l’usage qu’en fera le locuteur et lui impose ceux qu’il va payer de sa poche, la taxe d’habitation en quelque sorte, ceux-ci seront toujours d’ordre sexuel comme si s’engageait un marchandage permanent entre ce qui serait dû à l’Autre et ce dont je peux m’autoriser sans excès de culpabilité. Celle-ci témoigne de son exigence de voir respecter sa primauté, sa jouissance passant avant la mienne, qui se trouve donc être de surcroit, outre le fait qu’il se nourrit et s’entretient de mon sacrifice, celui-ci paraissant alors la condition de la pérennité du désir. Le mécanisme semble plutôt universel au vu de la pratique ritualisée du sacrifice, quel que soit l’archaïsme de l’organisation sociale. Si la mort de Socrate fut retardée, c’est qu’on attendait le retour du navire conduisant à Délos une dizaine des plus beaux jeunes gens d’Athènes voués à périr, et ce dans la Cité des raffinements dialectiques et politiques, sensuels aussi. Le dispositif mental fait ainsi d’un phallus sacralisé l’instance dont mon sacrifice doit entretenir la flamme, mais aussi l’objet de ce désir, à consommer sans modération, dès lors que les fournisseurs sont à l’œuvre.

L’homosexualité à l’honneur parait ainsi l’effet d’un mixte philosophico-religieux, puisque, outre le culte, divers banquets, plutôt avinés et pédérastiques, prônent au titre de ce qui serait la spécificité de l’homme… la tempérance. Socrate est modèle, un mec, à cause de sa tempérance, mais Alcibiade conquiert tous les cœurs, ou presque, parce qu’il franchit impunément les limites les plus sacrées, idéal de maitre, de la décence. Rien de tel que la tempérance pour vous faire bander. Il paraitra instructif que, sans référence à quelque Dieu prescripteur, la réflexion philosophique ait été en quête d’une limite, limite de la jouissance en tant que propre à entretenir le désir. De sorte qu’à l’occasion des agapes intellectuelles, les convives ne manquaient pas avant de disserter sur le beau et le bon d’échanger sur les bons coups pédérastiques tirés la veille. Quoi qu’il en fût, l’instance phallique est toujours et, en dépit du christianisme cause du désir et du même coup recherché comme objet propre à le satisfaire. D’où le sort de la femme, vouée à l’incarner pour mettre son époux à genoux devant la divinité qu’elle assume d’être. Le machisme allégué n’est que rodomontade défensive contre sa puissance souveraine. Pour le vérifier il suffit d’interroger les enfants parfaitement au fait de la répartition des charges dans la famille. C’est par décence et politesse, si elle les a, qu’une femme joue de la délégation de pouvoir à son homme, qui n’existerait pas sans son consentement, voire son dévouement. Il fait beau voir sa totale impuissance, aussi bien intellectuelle, physique et morale, dès lors qu’elle se rebiffe et conteste une virilité qui n’est que semblant. Car la sienne, elle, est bien réelle. Le féminisme contemporain est le triomphe du réel sur le semblant. Il lui manque seulement l’usage du symbolique qui ferait de la jouissance autre chose qu’un aller-retour, un bonjour-au revoir, un oui - non, modèle des liaisons modernes.

Le Panthéon grec hébergeait autant de divinités que, vraisemblablement, de possibles positions subjectives, figées, alors en caractères soumis sinon victimes, l’ensemble étant sous une autorité unique, Zeus. Le propre des divinités est évidement d’ignorer la limite, aussi n’est-ce pas à leur inspiration que se sont construit des morales. Elles furent donc volontaires, un accord avec l’Autre semblant cherché d’abord avec pour modèle la nature. Il nous faut accepter que l’homme se sente bien seul pour toujours être en quête d’un exemple salvateur.

Il aura fallu la psychanalyse freudienne et Lacan pour inaugurer une découverte dont l’importance n’a toujours pas été prise en compte, à l’exception de quelques poètes qu’elle a pu rendre fous par ailleurs, Artaud le magnifique par exemple.

Certes l’exégèse talmudique avait montré depuis des millénaires qu’on ne pouvait s’arrêter à un bon sens, lui dire un oui définitif, puisque le même agencement littéral se prête à une combinatoire débouchant sur la multiplicité des significations possibles, des liens ou des permutations avec d’autres signifiants, voire par computation numérique. Le rôle de la lettre — et plus que le verbe — s’avérait décisif dans la construction du monde et l’interprétation du message divin. L’analyse talmudique du texte sacré comme s’il s’agissait d’un rêve — et n’en serait-ce pas un ? — débouche sur la conclusion qui leur est commun qu’il y a un ombilic, un point aveugle, une zone d’origine, un reste, qui fait obstacle à tout ce qui serait conclusif, se présenter comme un guide de vie par exemple. Heureusement qu’il y a des rabbins pour avec vigueur s’arracher réciproquement la barbe de leurs touffues convictions, des coachs, des psychothérapeutes, voire des psychanalystes qui parce que les patients les implorent, et sur un coussin de satin présenter la clé exigée.

Le rôle de la lettre échappe à la dialectique du oui ou du non, dont nous avons souligné qu’elle implique toujours une bénédiction par le tiers dit exclu, pour inaugurer maintenant la responsabilité pleine du sujet dans l’interprétation à laquelle il s’arrête. Le oui et le non changent de statut pour cesser d’être excluant (a v a) et au contraire l’un et l’autre enregistrent que le oui est donné à un « ce n’est pas ça » s’il est estimé le meilleur.

Gravity®

By Nathanaël Majster

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