Le drame ordinaire est que la tolérance à ce qui s’oppose à ce qui est considéré comme admis dépend à la fois du régime intellectuel, religieux, politique, les trois faisant l’opinion commune. Le symposium athénien est inséparable de la démocratie, on ne se disputait jamais à Sparte. Et dans la ville même d’Athènes, Socrate fut liquidé parce qu’il détournait les jeunes gens que leurs parents auraient voulu voir faire HEC. Où allions-nous ? Mais ce ne fut certainement pas pour une dispute d’école, mais peut-être à cause d’un esprit fouineur que n’arrêtait pas la limite de l’Olympe. Ce qu’on appelle l’opinion tient à ce curseur dont la mobilité n’est pas toujours prévisible entre ce qui sera traité comme admissible et le reste, susceptible d’être écarté, refoulé, ou éliminé avec une extrême violence. La fluctuation réciproque, l’ajustement nécessaire entre ce qui fut la fonction du maitre et les autres — on dit le peuple — tient à ce que leur solidarité se fonde d’un pacte symbolique, impliquant — comme dans le couple — un consentement réciproque qui implique une jouissance partagée, les parts restants inégales et différentes, normalement disputées. Les bêlements contemporains à la parité sont pathétiques, car l’abolition de la différence aurait abouti, si jamais elle avait été réalisable, à l’extermination de toute adresse. L’apparente égalité entre locuteurs sur internet ne fait qu’exalter un désir de maitrise, dont, ne nous trompons pas, le fléau peut pencher du côté de celui qui parait soumis. Celui-là, en effet, n’a rien à perdre alors que le vainqueur ne subsiste que d’une reconnaissance. Il peut bien sûr vouloir la valider par une force armée, mais celle-ci s’avèrera impuissante, voire prête à se dissoudre, faute d’une idéologie partagée avec le peuple. Celui-ci aime le tyran dès lors qu’il lui assure de faire un avec lui, et non se tenir en retrait ou en hauteur sur quelque Acropole. Cette condition fait de l’opposition non plus l’associé naturel et nécessaire de l’affirmation, mais son ennemi mortel. La solidarité foncière du « oui » et du « non » conduira à la résurgence fatale au sein même du totalitarisme de l’hérétique, du dissident, du marginal aboutissant à un tranchement renouvelé en tranches de saucissons. Et ne serait-ce que parce que le maitre cesse d’exister sans la présence du mal à éliminer.
Logique et géométrie — Le oui est toujours un tranchement dans l’ensemble, une mise à l’écart de ce qui est distinct et dès lors une affirmation qui prend son autorité de l’instance qui, dans l’Autre décide du partage. La différence des sexes a régulièrement servi de modèle à la distribution de ce qui est bon à séparer, et dans le bon cas à mettre sur le marché. La femme ainsi est dispensée de présence dans l’espace public, parce qu’elle est au domicile où sa tâche sacrée est d’entretenir les dieux lares. Il y a nette séparation avec cette prêtresse, vierge à la rigueur, puisque la jouissance se prend dehors avec des étrangères ou des courtisanes considérées comme femelles, mais pas plus. On notera que le même clivage est entretenu dans la famille voulue par la religion, sauf que la sacralisation de l’épouse exige l’abstinence du mari, sauf à des fins de procréation. Comme j’ai l’habitude de le faire remarquer à mes élèves, une mère, pour ses enfants, est toujours vierge, la découverte qu’elle fait aussi des choses avec papa constituant un traumatisme — la rencontre même du réel — dont il peut ne jamais se remettre, le sexe devenant le signe de la faute — la faute qu’il faut. Laquelle ? Sinon qu’il rompt le confort du rapport parfait entre le mot et la chose tel qu’il s’était établi entre la mère et l’enfant — actualisé éventuellement par le parler babish — pour le faire chuter dans le gouffre où il ne subsiste plus que comme semblant, et avec la tâche maintenant pour s’extraire, de se faire recevoir pour ses mérites, lui qui était premier de naissance.
Notons à ce propos les paradoxes de l’intelligence. Elle se trouve en effet mise en place par le traumatisme premier — scène primitive — l’illumination d’une compréhension qui fournit désormais la clé des propos, des textes et des conduites prescrites, et du monde comme une scène. En même temps la bêtise d’un monoïdéisme qui privilégie le sens sur le matériel qui le produit, soit la lettre. La perte du sens est l’épreuve la plus angoissante. Imaginez être mêlé à des créatures dont les propos et les rapports n’auraient pour vous pas de sens, seraient donc asexuées et ne manifesteraient de dépendance à l’égard d’aucune jouissance distinguable, qu’elle soit objectale ou narcissique. Qu’est-ce qui les meut et que veulent-elles pour que vous vous mettiez à l’unisson ?
Un autre trait de cette bêtise est bien sûr l’appui pris sur la binarité, y a ou y a-pas, c’est à prendre ou à laisser, ce dernier allant se révéler le meilleur et le pire. D’où la promotion de la tempérance, tiédeur des existences ordinaires.
Mais en réalité, cette population mue sans égard pour le sens est aujourd’hui présente parmi nous, et occupe les hauteurs. Elle est celle dont l’intelligence est dite numérique, c’est à dire réglé par une alternance de type oui-non, blanc-noir, sans plus de référence à un tiers décideur. Du même coup, elle est soulagée de tout sens, n’ayant pour vérification que l’efficacité pratique avec en prime une exceptionnelle réussite financière. La vanité narcissique tient lieu de jouissance, puisque spéculation intellectuelle et investissements sexuels ne sont pas au rendez-vous. En revanche, l’incidence politique est vraisemblable, la privation du tiers souverain brouillant les images des possibles représentants de l’autorité, réduite à celle du magnat financier, du clown, de l’arriviste, du petit prince, ou encore du fonctionnaire chargé de distribuer une manne publique. Que pour survivre le capitalisme doive prévoir un Revenu Minimum d’Insertion, marque un renversement culturel sans précédent, puisque c’est la charge de la dette qui se trouve inversée.