Le zéro et l'un

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(Suite)

La réussite de la religion c’est-à-dire du lien établi avec Dieu aboutit à la mise en continuité fatale avec l’objet excrémentiel, puisque se trouve oblitéré l’espace Autre propre à préserver l’indépendance divine tandis que le contact — élément phobique de l’obsessionnel — révèle que le Un sacré à pour corps un rassemblement de lettres, quatre pour les juifs, elles que leur destination a rendue impure. La constipation de l’obsessionnel est liée primordialement à sa crainte de ch… sur Dieu. Des formulations aussi explicites doivent se trouver chez Antonin Artaud.

Mais quelle a été la consistance première de cet Un, que nous avons rencontré avec l’opération de tranchement ? Celle du fil de la lame ? Ou pour sortir de l’imaginaire qui par exemple a pu nous faire évoquer ses deux faces, progrès sans doute par rapport à la conception qui n’en connait qu’une, mais méconnait qu’il n’a pour toute matière que la coupure. Coupure unique dès qu’elle est celle qui fait le bord d’une bande de Moebius, et que son aspect double-face ressort dans le fait qu’elle est une, l’élément circulant sur l’envers venant nécessairement sur l’avers — retour du refoulé. On serait tenté d’imaginer, à la suite de Lacan et du cross-cap, coupure moëbienne qui fait la limite du sac dont est séparé le disque objet a, que circulent sur la face unique de la bande ces éléments significatifs, mots et lettres mis à la suite et vecteurs d’injonctions opposées. Une intervention faite pour répondre à Serge Leclaire et Jean Laplanche et à leur travail1 sur la double inscription conscient et inconscient dit qu’il n’y en aurait qu’une, l’autre côté de la bande portant en relief l’inscription de la première. Si on retient l’effort d’une double lecture, biface, d’un texte unique, celui-ci étant inconscient — alors qu’appelle-t-on conscience ? Il est bizarre d’avoir à déterrer la référence des philosophes et des moralistes pour dire qu’elle est supportée par l’imaginaire. C’est-à-dire la préoccupation de faire bonne figure sous le regard permanent, logé dans l’Autre — l’œil prompt à peser sur vous, toujours mauvais — autrement dit n’avoir d’adresse qui ne suppose sa correction par le sacrifice de ses génitoires, la castration. À l’égal des chiens, la rencontre de deux humains est placée sous le signe de leur reniflage réciproque, la vérification d’une propreté dont le parfum évoque ce dont il a fallu se séparer, mon cher frère en invalidité, pour ne pas se trouver invalidé.

L’argumentation freudienne dérange la conscience, dont l’expression publique est l’opinion, en suggérant la sortie de l’infantilisme prolongé qui fait de la créature un enfant perpétué, tué à perpète, toujours soumis à l’ordre d’avoir à sacrifier son désir pour plaire et être reçu, on appelle ça un brave garçon, par antiphrase donc, puisqu’il s’agit de lâcheté. Il paraitra excessif que nous osions vouloir défaire en trois phrases une instance traditionnelle et dont la portée morale semble garantir les incidences pratiques. Puisqu’elle est méconnaissance d’abord, mensonge ensuite. Le rêve est plus proche de la Vérité, puisqu’il offre à déchiffrer la bonne mine dont s’affuble la conscience. Le réveil consiste à reprendre le sillon, lourd, dont la conscience ne sait rien. De sorte que la vie se passe comme un autre rêve, plus grimé que celui de la nuit et qui m’incite à continuer à dormir, mais debout, éveillé. Qu’est-ce que rêver en effet sinon se laisser aller au gré du signifiant et sans savoir ce qui l’anime, sinon que son approche trop grande provoque le réveil. Voilà bien ce qui ferait la définition, n’hésitons pas à la dire, de la conscience : le gardien de la castration. Les anciens avaient un autre nom pour l’opération : σωφροσύνη. Ils appelaient tempérance2 et donc option volontaire ce que nous appelons conscience, puisqu’elle ne se trouvait pas encore pour eux avoir un fonctionnement automatique.

L’erreur fatale pour la découverte de Freud, fut la nécessité, bien compréhensible pourtant, de vouloir se faire reconnaitre par une opinion ou des sagesses qu’elle était destinée à subvertir. On imagine qu’elle ne put donc être reçue qu’à la condition de vouloir les servir, l’alibi thérapeutique ou philosophique ayant bon dos. Il n’est pas d’ouvrage du maitre — un certain nombre sont exotériques — qui ne tombe dans ce godant3, creusant la place des ouvrages en gésine des élèves.

Comment dès lors se faire connaitre ? Les écrits de Lacan qui se distinguaient en renversant la charge de la preuve, invitant le lecteur à se faire connaitre auprès d’un texte volontiers hermétique, ratèrent le rendez-vous. Le génie disparaitra avec ses ultimes auditeurs, portés par la voix avant d’être subornés par le texte, rendu incompréhensible par l’évolution de l’écriture.

  1. Laplanche, J. et Leclaire, S., « L’inconscient : une étude psychanalytique », in L’inconscient, VIème colloque de Bonneval, D.D.B, 1966. Les Temps Modernes, Juillet 1961.
  2. Aubenque, P., La Prudence chez Aristote. P.U.F 1963.
  3. Absent du dictionnaire, le mot est sans doute le participe présent du verbe goder : faire des faux plis. Sa venue spontanée dans la phrase signale la participation de Dieu à ce faux-pli (note de l’auteur).

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By Nathanaël Majster

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