Le zéro et l'un

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(suite)

L’inconscient ne s’arrête pas au rêve et au lapsus. Il informe l’ensemble de la vie psychique et il n’est pas de manifestations mentales qu’il ne régisse, la prétendue « rationalité » incluse, bien sûr.

Le texte ici établi échapperait-il à la règle ?

Assurément pas, puisque celui qui a été analysé n’échappe pas aux déterminations d’un inconscient dont la cure peut seulement neutraliser les circonstances du tranchant subi, mais pas le tranchement lui-même. La cure n’aboutit pas à générer un surhomme, ça se saurait. Lacan en était-il un ? Ce terme l’aurait sans doute fait rire et il aurait ajouté : contentez-vous d’accomplir ce qu’il y aurait à être, ce serait déjà pas mal. Être quoi donc ? Disons qu’il respecterait la limite qui convient. Pas celle d’une tempérance forcée ou choisie, car le langage qui en dispose en a décidé pour moi avant même que je commence à balbutier. Le fameux complexe d’Œdipe qui voudrait que le laisser courir conduise à l’inceste est, faut-il le dire, le fantasme de Freud. L’idée que le Père jouirait de l’objet qui me manque est une défense contre le fait que, pour jouir, il défroque et se retrouve dans la position du sujet quelconque. Autrement dit le fameux complexe est une défense contre le fait que si l’objet cause du désir est perdu, ce n’est pas que j’en ai été privé, mais que le langage n’en a pas à sa disposition. S’il m’offre le plus précieux, à la condition que je le reconnaisse, c’est le manque par lequel il répond à la demande et par là même entretient le désir. La stupidité propre à notre conjugalité est de l’inscrire sous le signe de la fidélité (il y a de la foi dans l’affaire) autrement dit de l’assomption assumée par l’un et l’autre qu’il a à faire avec le vrai objet. Ce faire mouche du mariage accroche au plafond le ruban gluant qui va tuer le désir et faire des associés chargés d’accomplir la bonne œuvre.

Ce qui cause le désir n’est pas la mère pour un enfant, elle donne seulement à son objet la forme d’une femme, à la condition de ne pas avoir été élevé par un boy. A la condition aussi que l’affaissement de la copulation ne lui donne pas l’idée qu’il n’a affaire qu’à une matrone, une sainte pour tout dire. Il est beau de recevoir au cabinet tel jeune homme de bonne famille portant dans son cœur le dévouement dispensé par une sainte mère et prêt pour choix d’objet à prendre un être aussi merveilleux que celui qu’il est pour elle, un camarade. On en viendrait à déplorer qu’il n’eût pas connu la promiscuité des HLM.

Si le langage ne peut répondre autrement au désir qu’il crée que par son entretien, le fantasme propre au sujet cherche à combler ce trou par un objet détaché du corps, regard, voix, sein, fèces, il arrive que ce soit le phallus lui-même. Il peut se produire que cette condition rendre possible, à condition de persévérance, une saisie cette fois de l’objet cause du fantasme. Le résultat n’en est pas spécialement heureux, puisque l’abolition du sujet qui en résulte, lui qui ne tient que de l’entretien du désir, a pour effet une dépersonnalisation et une dépression peu favorables. Dans tous les cas, ce n’est pas la mère qui est l’objet du fantasme, mais lorsque l’inceste se produit exceptionnellement entre une mère et son fils — en plus de 50 ans d’exercice, je ne l’ai jamais rencontré — la conséquence psychique en est — voire la littérature spécialisée — peu heureuse. Ils ne forment jamais le couple d’une nouvelle vie.

Pour Lacan l’inceste est une opération qui remue la dimension non pas réelle ni imaginaire, mais symbolique en impliquant les membres de générations successives. Autrement dit il contrevient au papa, non pas tant réel, le pantoufleur, que symbolique en refusant que la vie des couples, à l’intérieur donc d’une même génération perpétue son œuvre. Le couple incestueux, à cheval sur deux générations n’est plus au service du Père, mais de son exclusive jouissance et en le défiant. Il réalise donc effectivement la mort du Père, mais symbolique, celui-ci en se définissant comme ancêtre est spécifié comme déjà mort. À réaliser cette mort de la mort, le couple incestueux vit ainsi en marge de la vie, de ses propres moyens et sans accès, sauf exception heureuse bien sûr, à la pérennité qui se trouve autrement imposée.

La question a agité les premiers psychanalystes sans qu’ils en viennent au bout : l’Œdipe est-il universel ? Faute d’un Dieu Un qui assurerait cette universalité, voilà que ce serait la haine mortifère contre lui qui l’assurerait. Faute d’une universalité de l’amour triompherait celle de la haine, dont on ne semble pas avoir remarqué que, du même coup, elle lui donnerait l’assise d’une omniprésence qui lui ferait défaut. À bien questionner les Tobriandais on devrait la trouver pas moins chez eux.

Mais une objection vient aux lèvres : ceux de l’Antiquité, pas plus fins que nous se passaient d’un culte filial et encore moins étaient possédés par un idéal qui ferait de l’intériorisation de l’instance directrice un idéal nécessaire. Alexandre étant sans doute possédé par un idéal de totalité — mais dont Lacan dira qu’il lui est venu de son maitre Aristote — mais à son profit pas à celui de sa culture, apte à s’adapter.

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By Nathanaël Majster

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