Un intellectuel de qualité, amant de la lettre et forcément obsessionnel de surcroit ne peut qu’être sensible à ce type de supplice qui s’apparente au tourment des mystiques.
Ainsi, le principe de non-contradiction ne tient pas et a → ã (le signe d’égalité ne convient pas, puisqu’ils ne sont pas dans le même espace, de sorte qu’est préférable celui de l’implication). Ce n’est que répéter Saint Paul, qui écrivit « sans la loi je ne connaitrais pas le péché 1» . Mieux, la vérité d’une assertion tient ainsi non pas à son affirmation, soumise au doute comme il se doit, mais à sa négation, dès lors irréfragable. Au patient qui, à l’occasion d’une figure présente dans son rêve dit : « Ce n’est pas à ma mère que je pense », Freud pourra assurer que la négation lève le doute, c’est donc (implication a → ã) d’elle qu’inéluctablement il s’agit. De la nier, dans le champ de la réalité, je l’ai rendue présente dans le champ du réel, là où ça ne se disait pas.
L’existence de l’antonyme, paradoxal donc eu égard à la pluralité (« Du sens opposé des mots primitifs2 » ), signe la manifestation de l’inconscient dans la disposition même du langage (admission du sens à la condition d’en exclure son opposé) et sans qu’il soit nécessaire de faire appel à ses accidents, comme les lapsus, par exemple.
Il y a mieux, la division binaire de l’espace, qu’elle soit physique ou morale, génère toujours entre les deux partenaires une relation complexe fondée sur une solidarité hostile et concurrente, mais puissante à l’exemple des couples liés par leur antipathie réciproque. Il est inévitable que, sur le terrain cette fois, de part et d’autre d’une même frontière, celle-ci prenne facilement une tournure paranoïaque et que la distinction de l’autre non plus comme semblable (à situer à l’intérieur de la même communauté), mais comme étranger débouche sur la guerre, toujours proche de la guerre sainte.
- Saint-Paul, « Épître aux Romains » - Jacques Lacan, « L’Éthique de la psychanalyse » et notamment les leçons du 23 décembre 1959 et du 16 mars 1960.
- Sigmund FREUD, « Du sens opposé des mots primitifs » 1910 in L’inquiétante étrangeté et autres essais, Folio Essais, Gallimard, Paris, 1988, réed. 2001, et Emile BENVENISTE, « Sur le sens opposé des mots primitifs », 1966, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard.