À un observateur venu de loin, notre espèce peut paraitre maniérée, n’autorisant l’exercice ponctuel de ses désirs privés qu’à la condition de la longue parade publique qui les exclut. Aujourd’hui encore, et en dépit de la libéralisation des mœurs, il y aura au moins un secteur — aujourd’hui la pédophilie — qui sera moralement réprouvé et légalement puni.
Cet observateur notera que c’est donc la partie hors écran qui est le support et l’élément matériel propre à satisfaire la jouissance sexuelle.
Le oui affirmé dans la vie sociale implique donc sa solidarité, le pacte partagé avec le non qui s’oppose au désir. On conçoit que si c’est lui qui réunit autour de la « castration », le oui puisse paraitre un dommage infligé par la participation sociale, voire imposé par elle, autrement dit inassumé subjectivement. De sorte que l’énoncé public de ce oui est doublé par l’énonciation privée implicite d’un non qui en devient la vérité.
C’est autour de celle-ci, que le non du réfractaire au jeu social, le « c’est pas ça » opposé au rôle qu’il impose à soi comme au partenaire devient le support ordinaire de la subversion. Ainsi sommes-nous plongés dans un espace dont le oui, s’il ne peut soutenir que le narcissisme, emporte la dévalorisation de l’objet : si c’est moi, oui, toi est bon à être jeté. Tandis que le non débouche sur une subversion sans avenir, puisqu’elle est condamnée à reprendre la même logique.
Nous pouvons considérer maintenant le principe générateur du oui, qui s’observe chez l’enfant, premier joueur de sa valeur, l’incorporation de l’instance une qui, depuis l’organisation psychique (l’Autre pour être précis), va régir le partage de ce qui est phalliquement marqué — je lui dis pleinement oui — et ce qui n’en relève pas est rejeté. Elle est la même pour la petite fille, d’abord garçonne à l’égal de son frère, avant qu’une redistribution ne provoque sa migration du côté Autre, associée à une crise mentale source de revendications, quand elle n’est pas traitée par une sexualisation précoce. Le oui premier s’autorise donc de l’autorité souveraine dans le même mouvement et en même temps que va s’en réclamer le Moi, et introduit une hiérarchie des valeurs, entre semblant et réel, qui va rester fluctuante. Semblant, puisque le Moi n’est validé que par ce qu’il perd, réel puisque cette part rejoint la dimension qui résiste à la prise par le signifiant.
Si le oui, venu de la révélation paternelle, commande pour prix de la virilité la castration, il vient de l’Autre une pulsion qui lui dit non au nom du désir. Sauf à lire cette transgression comme l’effet d’une collaboration entre le 0 d’où émane la pulsion et le 1 qui là légitime. La différence entre ces deux sources est du domaine des perceptions, car, si la dialectisation du oui est opérée par un père, la force de la pulsion peut se présenter comme anonyme et le rester si elle n’est pas adoptée. Si le oui premier semble articulé conjointement par le locuteur et l’autorité prescriptive, la force de la pulsion nécessite un assentiment qui peut être celui du locuteur seul, voire être dirigé contre le père.
Il peut ainsi venir du réel un non qui, de ne pas être attribué, peut déborder le oui interdicteur. Ce non retourné contre l’injonction paternelle peut originer un nouveau oui, où le sujet ne s’autorise que de lui-même, à moins que plaisamment il ne veuille impliquer éros, fils d’Aphrodite et Arès, et ne se trouve un alibi dans la guerre qu’il mène.
Il y a une typicité manifeste des acceptations et des refus propres à un sujet donné, aussi énigmatique souvent à celui qu’elle divise qu’à l’entourage volontiers contrarié. Qu’on l’appelle éventuellement caractère repose sur la supposition d’une unité subjective. Cette hypothèse à l’inconvénient de masquer la complexité des déterminations à l’œuvre. Une décomposition permettrait de les rappeler. Le plus important est sans doute le procès de l’incorporation qui fait répondre oui à la virilité et aux occurrences favorables à l’identité : « Ça c’est bon. » Pour une femme, oui aux éléments qui favorisent sa faculté d’être reconnue. D’où le goût pour la maternité. Il s’est trouvé un philosophe pour avancer — d’où le tenait-il ? — que le premier désir de l’homme, c’était… d’être reconnu. On objectera que, protestant, il manquait à Hegel la certitude de la grâce. Il reste pour chacun le fait que son acceptation ordinaire concerne avant tout et surtout les éléments en faveur de son narcissisme, et tant mieux si c’est pris dans la lignée ancestrale.
C’est dire la faiblesse du oui premier qui concerne bien moins la qualité et l’intérêt de ce qu’il juge, que l’égotisme voire la satisfaction sexuelle espérée du locuteur.
Bref, il s’agit de s’affirmer avant d’affirmer ce qui est.
En apparence.
Contre cette démarche, l’affirmation autonome ou collective d’un soi rebelle ne relève pas d’un procès différent. Conduisant à s’interroger sur l’objectivité des relations à autrui et à l’environnement, si l’on entretient l’illusion d’un appareil perceptif qui serait neutre. Le fait qu’on ne s’intéresse qu’à soi a nécessairement été relevé de longue date par les moralistes. Il semble avoir été oublié par les tenants de ce qui est nommé « neuro-sciences » qui posent que c’est une plaque photographique qui est impressionnée par les perceptions.
Y a-t-il un oui mieux accordé avec les qualités de l’objet et qui serait celui de la pulsion sexuelle ? Sa particularité, on le sait, est de s’imposer au sujet sans passer nécessairement par son assentiment et, si l’objet peut être marqué par son appartenance à telle ou telle catégorie, la spécification individuelle en son sein n’est pas forcément nécessaire.
Ces remarques nous conduisent ainsi à souligner que, dans sa relation à l’environnement, ce qui semble compter est moins la richesse de sa diversité que le monoïdéisme induit par la fragilité moïque qu’il s’agit d’abord à cette occasion de rassurer. L’espèce semble ainsi hésiter entre la phobie, à dépasser, et la paranoïa que nourrit la certitude absolue. Ces données ne sont pas neuves, puisqu’exploitées par les agences de communication et les programmes politiques.
Il n’y a que les spécialistes pour méconnaitre leur propre détermination moïque dans leurs engagements. La proposition de Lacan de publier une revue de psychanalyse non signée n’a pas, lors de sa formulation, suscité l’enthousiasme des éventuels contributeurs. Il semble que Scilicet ait, à l’expérience, plutôt gagné ce challenge. Mais la prévision de Lacan, qu’il serait suivi par les autres revues, ne s’est aucunement vérifiée. Depuis son travail inaugural sur le stade du miroir (corrigé plus tard en phase du miroir ), le parcours de Lacan n’a cessé de vouloir défaire l’illusion moïque. Elle nous vaut en effet la mé-connaissance à l’œuvre dans la perception comme dans l’élaboration théorique par la prétention à s’affirmer comme le seul vrai objet offert dans le monde : je doute de tout sauf donc du Je, traité ici comme un moi, donc je suis.
L’affirmation d’atteindre la certitude est le propre de la psychose. Elle est liée à une perception directe du réel et non plus médiée par le signifiant, devenu lui-même exclusivement réel. La paranoïa culmine dans une affirmation exclusive de soi au titre d’exception dans un monde dont la validité est par ailleurs niée.
Si la faiblesse du oui tient donc à l’exclusion de l’ensemble implicite de ce qu’il écarte et qui va s’avérer déterminant dans l’économie du désir, le non qui rend ce refus explicite, s’avère souffrir du même handicap, et, paradoxalement en apparence, avoir une signification identique. Oui au semblant, non au réel qu’il implique sont les deux faces d’une même détermination logique. La distribution depuis Aristote de a et a repose sur une fausse évidence propre à l’imaginaire. L’affirmation de l’objet — c’est ça — et la négation du même — c’est pas ça — figurent parmi les expériences les plus ordinaires de la vie conjugale, s’il faut invalider par ce coup bas une écriture logique (a ≠ a) que la religion a reprise directement à son compte, y compris le concept de tiers exclu qui, du haut du Sinaï (un Aristophane se serait amusé de ce ναί qui en grec signifie oui) ne cesse de contempler les dégâts. Dont fait partie la culpabilité ordinaire de ne pouvoir pérenniser la foi donnée à l’objet aimé.
Il faut donc bien distinguer le non actif dans le champ de l’imaginaire, celui de l’évidence, qui spécifie ce qui ne peut fréquenter l’espace des représentations sans y être qualifié — du fait de ne pas relever de l’ancêtre ou bien d’être ce qu’il invite à rejeter — du non symbolique venu du manque que créé le signifiant et qui dit non à la saisie espérée d’un objet réduit au signifiant qui le représente, et enfin du non réel, signifié par le choc traumatique avec le mur du réel.
Ce défilé montre l’identité, peut être inattendue, du oui et du non, visible si on le reprend pour la distribution du oui, mais plus encore si on les accouple en mettant l’un des termes entre parenthèses : oui au non — soit oui (non), et non au oui — soit non (oui), ou en écrivant oui = non. On pourrait objecter à cette écriture en disant que l’affirmation du oui — (oui [non]), le distinguant donc du non, vient de l’Autre, pour faire de l’espace des représentations un univers divisé entre ce qui convient et ce qui est à exclure, tandis que l’affirmation du non — (non [oui]), se nourrit de la plainte du sujet contre sa condamnation à devoir dire oui au semblant.
Nous en sommes arrivés à signaler l’identité foncière des contraires, elle qui entretient le tourment inlassable et cruel de l’obsessionnel et serait indépassable s’il n’y avait le tiers, exclu précisément, pour dire le bon et le mauvais, c’est-à-dire les séparer.
« Que ton oui soit oui, et ton non non » (Mathieu V 37), cette parole de Jésus cible notre actualité.