La prévalence dans notre communication du système binaire propre au numérique, de l’alternance qu’il implique du oui et du non, affranchit ces termes techniques de l’incidence créatrice qu’ils tiennent du signifiant, c’est-à-dire du manque (à la fois réel, symbolique et imaginaire) spécifique propre à entretenir le désir dans notre espèce et à lui donner une tenue morale. Le système binaire propre au numérique fonctionne normalement dans le système psychique à la période présexuelle, celle de la relation binaire précisément de l’enfant avec sa mère. Il a été signalé par Freud observant le jeu de la petite fille, lançant loin d’elle une bobine rattachée par une ficelle et la faisant revenir en le ponctuant d’un fort-da, soit ici, loin. Ce jeu a été interprété comme la tentative de la fillette pour maitriser le départ de sa mère et la promesse de son retour. Il est notable que ce jeu de la bobine puisse servir aujourd’hui de modèle régulateur de la vie de nombreux couples, où l’éloignement périodique de l’un des membres semble nécessaire à l’entretien de la longévité de l’union.
On voit en tout cas que, à l’alternance de signifiants succède à cette occasion une alternance de traits blanc/noir, oui/non, signalant la présence ou absence et sans plus d’autre entre-deux, autrement dit de tiers.
Le réel à cette occasion disparait — plus rien que le système ne puisse couvrir, sans laisser aucun reste, et ce, à la condition de le poursuivre indéfiniment, autrement dit plus d’impossible.
Chaque trait est le symbole non plus d’un manque fondateur, mais d’un retour prévisible, calculable, de ce qui s’est absenté.
L’imaginaire enfin, devient celui d’un espace où la coexistence des contraires, leur solidarité, est exigée.
Il n’y a plus de tiers pour servir de référence, dire la validité de telle ou telle assertion de sorte que la vérité a à être supportée par une assertion contradictoire. La différence sexuelle s’efface au profit de ce qui n’est plus qu’une égalité supportée par la différence, celle-ci n’ayant pas d’autre signification que d’être l’élément constitutif d’une paire, sa solidarité étant assurée par l’automatisme de la chaine.
Il est permis de voir dans les effets d’un système de communication régi par le signe et non plus le signifiant l’origine de modifications contemporaines du rapport à l’autorité et à autrui. L’écriture par SMS, tweets, ou sur ordinateur origine un monde nouveau dont l’étrangeté et les conséquences ne sont pas établies.
Il reste certes la parole, mais, comme c’est la règle, elle subit l’influence d’une écriture qui, le refoulement étant ignoré, fonctionne sans encrage subjectif.
La génération de génies née avec le système numérique a-t-elle encore un inconscient, c’est-à-dire l’écrit organisateur pour chacun de son savoir et de sa jouissance ?
On pourrait penser que le lieu d’où elle reçoit son message est plus un environnement investi par des propositions et des sollicitations diverses que par l’intimité singulière d’un savoir sur le sexe, bref d’un fantasme.
Si c’était le cas, on imagine que la vie sous hypnose serait devenue la nouvelle règle.