Le zéro et l'un

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26 juin 2017

La disgrâce1 majeure de l’espèce tient à l’ignorance où elle persévère dans le traitement du oui et du non.

Elle se manifeste, s’il faut l’illustrer, dans le rapport de chacun avec son image, exposée à des variations incontrôlées de son admission et de son refus, voire de sa méconnaissance. Elle se poursuit avec la relation au ou à la partenaire, l’énamoration première venant à laisser la place au « non c’est pas ça ». Elle culmine dans la tension propre au lien avec l’idéal, agent d’une soumission qui se révèle abusive et aussi bien d’une hérésie qui ne vaut pas plus.

Ce qu’on appelle pompeusement « libre choix » signifie ainsi la permanence de mon erreur. Au terme d’une existence, il n’est pas d’engagement qui ne se prête à une révision critique et au sentiment d’avoir été dupé.

Cette duperie est-elle la condition de la survie de l’espèce ? Il est vrai que, à chaque fois dans l’histoire, la certitude, qu’elle soit d’amour ou de haine et parfois des deux, a été lourdement pathogène.

Mais revenons à chacun. Le doute cartésien serait-il au moins la garantie de l’existence du sujet, enfin fondée, et serait-ce avec la participation divine ? Mais la parole qui en émane dit à longueur de temps son insatisfaction à ne pas être reconnu comme il voudrait, au défaut du oui d’un autre, à s’en faire définitivement le complice ou le complément, puisque l’amour ou l’amitié restent éphémères.

J’ai en mémoire ce diner en ville où un ancien Premier ministre fort apprécié en son temps et cassé par le Président de la République, qui y voyait le rival de sa popularité, mâchait le ressentiment de l’injustice dont il fut la victime2. Mais, lui demandais-je, n’avez-vous pas le sentiment de vous être toujours trompé sur ce qui fait la cause ? (La sienne était sociale, ce qui n’est jamais faux sans pour autant être forcément vrai.) Impertinente, ma question demandait si nos options et nos refus n’arrivaient pas systématiquement à côté de ce qu’il aurait fallu. Mais qui pourrait nous dire ce qu’il aurait fallu, s’il est vrai que le ratage est au principe de nos actions ?

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La question, que nous poursuivons quoiqu’avec une formulation différente, date des aurores de la philosophie grecque. Elle alimente le tourment qui cherche à déterminer la conduite qui serait spécifique de l’espèce et garantirait un accomplissement qui la mettrait enfin en paix. Avec elle-même et avec les autres. Ce suis-je, point barre. Le dilemme entre certitude, régulièrement meurtrière et approximative, toujours insatisfaisante, serait-il comme il semble jusqu’ici, le trait dont nous ne saurions nous détacher, un entre-deux sans autre consistance ? Voilà au moins ce qui serait un débouché imprévu s’il était vrai qu’une faille serait l’abri non plus de l’être donc, mais du désêtre qui caractériserait l’espèce. Il n’en émanerait aucune prescription permettant de traiter valablement l’acceptation ou le refus, sauf comme le fit Heidegger à vouloir y entendre la voix de l’ancêtre, national en cette occurrence.

La voix a besoin d’une ouverture pour se faire entendre et si celle du Shofar vibre, de la force et de la puissance sexuelle du bélier, celle du nationalisme suppose ou entrepose plutôt le modèle viril auquel il convient de s’identifier. Dans l’un et l’autre cas, l’entre-deux fait abri à l’instance qui confère certitude à l’identité. Leur différence est que son extension se propose comme universelle pour la religion, local et surtout linguistique pour l’autre, puisqu’il semble qu’il n’y ait pas de langue qui ne fasse chambre d’hôte à l’ancêtre éponyme. L’intelligence de notre langue entretient une ambigüité favorable, en ne distinguant pas celui qui reçoit et celui qui est reçu. C’est en effet le statut propre au Un supposé forcément à l’origine de la suite et qui ne lui fait accueil qu’à la condition, évidente, d’avoir lui-même été invité là. Il aura, tardivement, fallu Frege et Peano pour signaler que, dans la suite des nombres premiers, le premier est le 0 (notre entre-deux) et le 1 le nom qui le nomme, le 2 ce qui nomme le 0 et le 1 etc. La suite des nombres compte donc le 0. Il faut notre phobie de la phobie pour ne pas vouloir retenir que l’ensemble vide est inclus dans tout ensemble, et primordialement celui des signifiants. Il n’y a pas de saut logique à franchir pour admettre que si l’ensemble des signifiants ne nous livre pas de certitude, c’est que le son signifié est l’ensemble vide toujours inclus. Les sourcilleux qui objecteront qu’il s’agit là d’une analogie auront à être priés de démontrer, mieux donc, le contraire. Ils prendront facilement appui sur la présence dans ce lieu de ce qu’on appelle le bon sens, ce avant que Freud ne l’ait identifié comme sens sexuel : la libido, mais n’anticipons pas. Il est facile en tous cas de rappeler que le sens est toujours moral, c’est-à-dire est une application de cette instance Une, pour dire oui ou non, qu’elle soit religieuse, nationale, voire laïque. Et donc sort de l’incertitude pour reconnaitre au signifiant qui s’en réclame la légitimité et l’autorité qu’il a à exercer indubitablement sur le réel.

Ici, les objections n’ont pas tort. La découpe de la chaine sonore en unités signifiantes implique la présence entre les dents de cette bouche qu’est l’entre-deux, du Un qui la valide. Le devenir Un du signifiant ne va pas sans la présence Autre (autre, puisque le signifiant creuse donc le trou, incomblable quelle que soit sa prolifération, de ce qui le borde) du Un dont l’effet est de trancher, de décider. D’un côté la certitude du bien-fondé, du oui à moi assuré, du signifiant légitimé dans son adresse impérative à celui, douteux, qui sera chargé de représenter le divers — nous verrons lequel — inclus dans l’Autre.

Le signifiant dont on ne saurait douter est ainsi porté par une délégation de pouvoir venant de l’autorité sise dans l’Autre. Il ne signifie rien de la réalité, sinon l’intervention de l’instance qui la transcende et la fonde et en ferait un espace homo, s’il n’y avait l’Autre, qui le trouble et le contraint à subir l’hétéro, définitivement rebelle au commandement du signifiant Un puisque celui-ci le produit à la mesure même de son expression.

À la valeur de certitude reconnue au signifiant 1, répond la confiance aussi bien que la méfiance allouée au signifiant 2 (appelons ainsi après Lacan celui chargé de représenter les éléments qui peuplent l’Autre) puisque lui n’a pas de géniteur propre et ne doit son admissibilité dans le champ de la réalité qu’à la satisfaction du besoin ou du désir qu’il procure. Cette jouissance toujours amputée (limitation du S1 par l’Autre) débouche sur le conflit pérenne entre bien-fondé du maitre et qualité de l’esclave.

Ce premier temps nous a ainsi menés à distinguer l’acception sans condition — par un oui franc et massif parce qu’il dispense de tout jugement, car il est imposé et qu’un sujet ne se trouvera institué qu’après-coup (dans le lieu Autre précisément) du non qui exprime la disqualification de la créature ou de l’objet à satisfaire.

On semble ainsi prendre de l’économie animale et d’une régulation voisine de l’instinct. Mais l’inconvénient va venir de celle de l’insatisfaction foncière née de la médiation de l’organisme par le verbe et de la dyspraxie dès lors à l’œuvre du oui et du non. Invité à une réunion matinale des « intervenants » en toxicomanie (qualification remarquable pour dire qu’il s’agit surtout de se placer en tiers entre l’addict et la drogue), j’ai porté la contrariété en faisant remarquer à l’éthologue de service, du CNRS, que la stimulation par la récompense de l’animal — un bout de fromage — qui a réussi un apprentissage à des effets paradoxaux dans notre espèce. Avant qu’il soit dressé et qu’il devienne parfois un bon élève, il arrive qu’un bébé vomisse obstinément le bon lait servi, sans que quiconque le comprenne. La stimulation par la récompense stipule un montage culturel, c’est-à-dire un accord sur la qualification de « la récompense ».

  1. Une erreur de pagination dans notre manuscrit nous a fait placer le texte du 1er Juillet 2017 avant celui du 26 Juin. C'est d'autant plus regrettable que le texte du 26 juin, qui sera publié en plusieurs étapes, lui sert d'introduction et que le texte du 1er Juillet est particulièrement dense et difficile. Nous comptons sur le lecteur pour réconcilier sa lecture avec ce léger désordre (note du transcripteur)
  2. Il s'agit bien entendu, dans ce passage, de Michel Rocard qui fut Premier ministre de François Mitterrand entre 1988 et 1991 (ndt.)

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By Nathanaël Majster

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