Dans un article précurseur de 1925 traduit par « La négation » ou la « dénégation », Freud isole chez le petit enfant une phase dite de « bejahung », d’incorporation des signifiants à laquelle il dit oui. Le monde se divise ainsi pour lui avec ceux qu’il refuse. Le trait remarquable est que la valeur de vérité va être portée non par l’affirmation, mais par la négation, à entendre comme positivée. «Ce n’est pas à ma mère que je pense », dit le patient lors de l’analyse d’un rêve, ce que chacun aujourd’hui entendra comme son contraire, un aveu. Voici donc que l’affirmation serait moins signifiée par le oui que par la négation. Ce fait peut surprendre un francophone qui use comme richesse la diversité des modalités de la négation dans sa langue. Dans « Je crains qu’il ne vienne » le ne, dit explétif ou discordantiel par Damourette et Pichon1 , affirme l’affirmation. « Je crains qu’il vienne » est possible. L’adjonction de la négation rend l’affirmation certaine. Elle double dans ce cas le sujet de l’énoncé, le « je » du « je crains qu’il vienne » du sujet de l’énonciation, faisant avec le « ne », dans le champ de la réalité où s’inscrit l’énoncé, la coupure qui donne voix au sujet qui, depuis l’Autre, l’énonce.
Comment l’entendre ? Sinon que le champ de la réalité ne s’affirme que de ce qu’il nie, tel le Un garant de ce qu’il affirme que nous avons fréquenté plus haut et qui, d’occuper le trou de l’entre-deux, se trouve en position d’avoir été rejeté, refusé, nié, tué par le signifiant qu’il autorise. On devine que va s’écrire un mythe de la création, le caractère tragique d’une relation où le vivant ne se trouve légitimé que par celui qu’il a tué. Et qu’il ait à mourir pour Le maintenir vivant dans la mémoire est un retournement peu évitable. Mais nous voilà plus confus que le veut le maniement ordinaire des valeurs que nous prétendons démonter et dans l’ignorance de la voie à suivre.
Comment reprendre ?
Convenons d’abord que, dans le champ des représentations, il y a une négation qui porte sur des éléments qu’elle disqualifie sans pour autant les exclure. La vie sociale est marquée ainsi par une disparité qui va du pittoresque au misérable et reste tolérée selon le rapport de force. Dans la cité antique, les éléments niés étaient bien sûr les esclaves, clairement ceux qui ne pouvaient se prévaloir d’avoir été légitimés par l’ancêtre fondateur. Une autre séparation intéressante concernait les épouses, puisqu’elles étaient absentes de l’espace public, de l’agora, ceux-ci étant le privilège des hommes et des courtisanes. Il est permis de la penser réservée aux représentants de la virilité (les courtisanes y figurant au titre de moyens), celle-ci validée par le dieu lare que dans l’espace privé l’épouse avait en charge d’entretenir. Cette forme de distinction des sexes, la négation de l’appartenance des femmes à l’espace public, s’est longtemps poursuivie avec leur destination aux travaux ménagers. Il aura fallu les guerres pour les mettre aux travaux dans les usines ou les champs, puis les besoins de main-d’œuvre de l’expansion économique pour leur donner un plein droit de présence. Il est vrai qu’il se justifie par l’égalité des postes occupés (du boueux à la policière) de sorte que leur est reconnue une virilité de fonction, sinon de destination. Il est clair que la virilité est le trait qui vaut admission dans le champ des représentations, à partir de la bénédiction donnée par le Un dans l’Autre et qu’il sera facile dès lors d’identifier à un père.
Cette bénédiction se paie de la délégation de pouvoir sur le sexe fait à cette instance, celui-ci étant désormais engagé à son service : la reproduction. La condition de la virilité et donc de l’admission dans l’espace public passe ainsi par ce que la théorie psychanalytique a appelé la castration, la mise hors champ du sexe. Il semble qu’on soit en présence d’un fait universel, puisqu’on ne connait pas de société, aussi primitive soit-elle, qui ne dissimule pas, feuille ou étui, le pénis.
Le statut des femmes s’en trouve rendu complexe, puisqu’elles doivent exhiber, pour être reconnues, les signes corporels et vestimentaires, de leur mise au service de la sexualité alors qu’il eût fallu que, à l’instar de leur partenaire, elles les retranchent. C’est bien d’ailleurs l’exigence des religions sémitiques. Celle que, chez nous, assume par ailleurs l’anorexique soucieuse de se rendre invisible, de n’être qu’un pur 1 sur l’écran, à l’identique de l’homme quelconque figuré par le partenaire mâle.
Mais voilà qu’à partir du plus évident, le champ des représentations, nous avons rencontré une suite de négations différentes.
L’une qui classe donc les éléments figurés entre ceux qui l’ont et qui ne l’ont pas. À deux-trois ans les enfants se livrent avec persévérance à cet exercice d’exclusion qui concerne non seulement une classe d’âge, mais les adultes. Problème logique : comment maman en serait-elle privée alors qu’elle occupe la place centrale dans la famille ? Première disjonction entre le savoir et ce qui est vu, et qui devient source d’une double méfiance. Qui et que croire ?
Parmi ceux frappés par la négation du droit de présence figurent bien entendu ceux que leur origine illégitime. La volonté d’homogénéiser l’espace par leur exclusion survient à chaque fois qu’une fragilité identitaire frappe les tenants premiers du lieu. Est vérifiée, à défaut, l’utilité des « métèques » pour l’économie de la Cité. Si le métèque, dont le statut pourrait être généralisé, est bien celui qui transporte sa maison sur le dos, remarquons que, pour lui, le champ des représentations se trouve affranchi de toute appropriation exclusive.
Dès lors, c’est le système des négations qui s’en trouve chamboulé. Et en particulier, celle qu’emporte la castration. Celle-ci n’a pas d’expression grammaticale particulière : annulation, négation, refoulement, forclusion ne peuvent en rendre compte, puisque c’est elle qui les génère. Le terme de séparation est sans doute celui qui convient le mieux, à partir du fait que le trait phallique délivré par l’opération va effectivement servir de parure, plume au chapeau.
Mais une autre séparation vient la doubler, celle des éléments phonématiques qui chutent pour les nécessités de l’articulation depuis la chaine sonore et qui se déposent pour faire lettre dans cet espace que nous appelons encore ici l’Autre. L’incrédulité que cette assertion pourtant essentielle peut susciter sera tempérée par l’étude des manifestations excentriques de l’inconscient qui se révèle avoir la lettre pour élément matériel : lapsus et rêves en sont témoins.
Ce qui importe ici est que nous arrivons à un non informulé comme tel et qui cependant, va régir le système de l’affirmation/négation, celui opposé par le Réel à toute prise par le signifiant. Nous sommes partis de l’entre-deux pour le concevoir comme le puits du trésor des signifiants qui seront appelés pour le combler et découvrir que son fond est vide, Réel résistant à l’épuisement, c’est le cas de le dire. Son non fait donc heurt, trauma, refus du dialogue ou de la négociation, rien à frire, s’il n’y avait, expulsée de ce trou par intermittence incontrôlée la lettre, en excès dans le lapsus ou enfilées comme sur un collier de perles dans le rêve et qui contourne l’alternative du oui ou du non en faisant énigme. Si son irruption dans le texte ou son insistance dans le rêve se donne à interpréter comme victoire d’un désir inconscient, celui qu’il ne faudrait pas, quelle est donc la négation qui l’a interdit ?
Celle portée par les bonnes mœurs, bien sûr, elles qui relèvent de l’ordre moral institué par l’instance de référence, l’idéal qu’il s’agit d’approcher. Qu’il ait le nom de père justifie que le désir soit au service de la procréation et l’agressivité vis-à-vis du semblable tempéré dès lors que c’est un frère. Le remarquable est que son contrôle se fasse spontanément et avant que n’intervienne l’option du sujet qui viendrait le discuter, quitte à se trouver impuissant dès lors qu’il se serait privé du patronage. Dénégation, annulation, refoulement, sont ainsi les procédés classiques de défausse contre un désir, fautif parce qu’il serait privé, et dont il y a lieu de demander s’il n’est pas le produit de l’ordre recommandé dès lors que c’est toujours ce qui est en marge qui le suscite. Saint Paul : « Sans la loi je ne connaitrais pas le péché ».
Mais ce qui va s’avérer déterminant des conduites est que c’est ce qui est rejeté, au moyen de cette forme particulière de négation qu’est le refoulement, qui va prendre le pouvoir, c’est-à-dire harceler par des désirs qu’on pouvait espérer supprimés.
Récapitulons les distinctions qu’il convient d’opérer dans les catégories de l’affirmation et de la négation.
Deux modalités de l’affirmation se proposent qui sont, l’une prescrite par l’instance qui fait autorité, l’autre qui relève de l’option subjective et qui peuvent être en communion ou en opposition.
La prescription légale conduit à entériner, à dire oui à tout ce qui relève de la virilité, donnant en retour une qualification phallique à l’instance maitresse en même temps qu’elle se reconnait introniser la catégorie de la totalité. Il n’y a de vivant que phallique, pense l’enfant, avant de découvrir que son signe anatomique manque aux copines, mais en excluant sa mère du genre féminin. Ce oui premier est commande donc un non commun à l’idéal et au sujet, un refus de reconnaitre le droit à l’existence de qui dessert. La mise au service sera ainsi la condition d’une tolérance aléatoire. À moins que par un retournement, fréquent dans le bassin méditerranéen, ce soit la mère qui soit identifiée comme le représentant délégué de l’instance phallique et le géniteur de celui qui a à se faire agréer : régime appelé matriarcat. Malgré l’apparente symétrie, le résultat de l’opération est différent. Un homme, en effet, n’est jamais que le représentant de l’autorité et son pouvoir lui est délégué, tandis qu'une femme est, d’habiter l’Autre, cette autorité même. Certes, le sexe est là encore un moyen au service de la procréation, mais la préservation de la vie individuelle vient primer sur le devoir de poursuivre la chaine des générations et donc de pratiquer la sexualité.
La virilité n’est pas attachée à une instance abstraite, généraliste, mais est toujours aussi régionale que l’idiome parlé. On vérifie que le barbare, celui donc qui ne la parle pas, est écarté.
Si l’homme religieux est un fonctionnaire du désir, sa laïcisation ouvre le domaine où son expression relève de la libre entreprise. Liberté contrariée toutefois par le remords de déserter et de manquer le service attendu. Il l’est d’autant moins lorsqu’il s’agit d’un désir pervers puisque sa force semble portée par une adhésion aussi puissante et implicite, sans nécessiter une articulation, que l’officiel.
À la contrainte exercée par le désir peut répondre l’assomption, oui, ou le désaveu, non, du sujet, mais ceux-ci n’ont pas le dernier mot, puisque celui-ci est le privilège du premier — l’instance une — dont la force silencieuse se dispense d’avoir à l’articuler. C’est une dépression propre au parlêtre de savoir que, si ses mots prennent leur force de l’instance qui leur donne autorité, celle-ci peut les renverser et retourner sans user d’autre expression que la puissance muette du désir. Certes, l’opposition qui lui serait faite peut se targuer de représenter l’autorité souveraine si l’on prend soin de distinguer désir conforme et subversif, mais de façon étrange si on reconnait que la souveraineté peut souvent glisser du trône à la rébellion.
Une distinction factice entre le oui et le non se précise. La force muette du désir tend à imposer ainsi au récepteur un accord avec ou malgré lui. Car l’opposition de l’ascète comme celle du pervers méconnaissent que la castration, pas seulement symbolique dans ce cas, mais réelle ou bien le choix dans l’autre d’un objet impropre à assurer la reproduction sont encore des interprétations favorisées par l’instance directrice — c’est-à-dire une autre façon de lui dire oui. Mais la langue nous a précédé dans cette assertion, puisque nous savons comment elle peut user de la négation pour l’affirmer.
Est-il possible néanmoins de dire non, le non existe-t-il ? Nous avons vu que le refus de reconnaitre l’index phallique à tel ou tel cède dès lors qu’il se met à disposition. En revanche, son opposition au nom d’une appartenance étrangère ne peut manquer de produire un désir réciproque d’humanité et donc la guerre.
Il faudrait donc convenir que tous les éléments présents dans le champ des représentations construit par la référence à l’instance Une et dont ils sont l’effet ou se réclament sont a priori validés, puisqu’ils illustrent sa puissance et une mise au travail à son service, alors même qu’ils paraitraient dissidents. Que le mal soit au service du bien est une sagesse dont l’Église a su tirer parti.
Parmi ces éléments se trouvent immanquablement ceux qui ont été niés, refoulés, et qui font retour dès lors qu’on admet que l’Autre, qui en est le dépôt, est interne, n’est pas hors frontière et est fournisseur essentiel du champ, puisqu’il est la Cité interdite (notre fameux entre-deux signifiant) d’où vient à la silhouette plaquée sur l’écran la chair (le désir) et le souffle (la Ψυχή) qui lui donnent corps. Le désir égoïste suscité chez chacun par son fantasme est encore au service de l’instance qu’il défie dès lors que c’est le désir qu’il célèbre et auquel, à son corps défendant, il rend hommage.
- Jacques Damourette et Edouard Pichon. Des Mots à la pensée, Essais de grammaire de la langue française 1911-1940.